J’ai l’impression d’arriver à la fin d’une version de moi.
Pas juste d’une période.
D’une vraie version de moi.
Celle qui a grandi avec Lyon comme repère, qui aujourd’hui construit une vie beaucoup plus calme à Morancé, qui se lève tôt, va bosser, prend la route, rentre chez elle et recommence déjà à réfléchir à demain.
Parce que j’ai jamais vraiment su me contenter de travailler, rentrer, manger, dormir et recommencer.
J’ai besoin de construire.
Ça a commencé avec le bois, la menuiserie, les outils, réparer quelque chose au lieu de le jeter.
Et finalement, j’ai gardé cette logique pour tout.
Mes projets.
Mon corps.
Mes rêves.
Ma vie.
Moi-même.
Quand quelque chose ne fonctionne plus, mon premier réflexe a toujours été de chercher pourquoi et d’essayer de le réparer.
J’ai juste appris avec le temps que certaines choses ne sont pas faites pour être réparées.
Certaines sont faites pour être laissées derrière.
Et pourtant, laisser derrière moi, j’ai jamais été très bon à ça.
J’ai toujours beaucoup porté mon passé.
Le gamin qui a connu le harcèlement et qui a appris assez tôt que les autres pouvaient être cruels gratuitement.
Celui qui, plus tard, a connu un accident de moto assez violent pour que sa vie s’arrête presque là.
Trois semaines de coma.
Trois semaines effacées de ma propre histoire.
Et le réveil avec cette étrange réalité : la vie avait continué sans moi pendant que, de mon côté, il n’y avait simplement plus rien.
Quand t’as déjà eu une partie de ta vie suspendue comme ça, certaines choses prennent forcément une autre valeur après.
Et pourtant, ça n’empêche pas la vie de continuer à frapper ailleurs.
J’ai aussi perdu mon meilleur ami.
Il y a des absences qu’on ne remplace pas.
On apprend juste à construire autour du trou qu’elles ont laissé.
Et malgré tout ça, la vie a continué.
J’ai grandi.
J’ai aimé.
Longtemps.
Presque six ans avec la même personne.
Assez longtemps pour ne plus vraiment imaginer la suite sans elle.
Assez longtemps pour construire mentalement une maison entière autour de quelqu’un.
Et parfois tu découvres que pendant que toi tu pensais encore consolider les murs, de l’autre côté, la maison était déjà en train de tomber en ruine.
Les derniers mois.
La tromperie.
Les vérités qu’on aurait préféré ne jamais connaître.
Et cette drôle d’expérience qui consiste à devoir apprendre à regarder comme une inconnue une personne dont on connaissait autrefois chaque détail.
Ça change forcément quelque chose.
Pas seulement dans la façon d’aimer.
Dans la façon de faire confiance.
Et même après ça, je suis resté quelqu’un qui s’attache énormément.
Peut-être trop.
Encore récemment, j’ai vu une relation importante se transformer en incompréhensions, colère, messages froids et distance.
Pas besoin de citer de nom.
La personne concernée saura probablement.
Et moi aussi.
Une nouvelle preuve qu’on peut connaître quelqu’un extrêmement bien et finir malgré tout par ne plus comprendre sa place dans notre vie.
J’ai longtemps essayé de retenir les gens.
Aujourd’hui, j’apprends doucement qu’aimer quelqu’un, avoir des souvenirs avec lui ou avoir traversé des années ensemble ne garantit absolument pas qu’il fera partie du prochain chapitre.
Entre tout ça, j’ai quand même continué à chercher qui j’étais.
J’ai passé des années sur Rocket League jusqu’à atteindre plusieurs fois un niveau que j’aurais probablement cru inaccessible au début.
Aujourd’hui, c’est Apex.
Toujours le même fonctionnement.
Comprendre.
Analyser.
Recommencer.
Devenir meilleur.
Je crois que j’ai toujours davantage été en compétition avec celui que j’étais hier qu’avec les autres.
C’est aussi pour ça que la stagnation me bouffe autant.
Même dans un jeu, j’ai besoin de voir quelque chose évoluer.
Un personnage.
Une carrière.
Un monde.
Une maison qui se construit.
Une vieille épave qui reprend vie.
Je peux chercher pendant des heures LE jeu qui me fera ressentir ça, puis l’abandonner dès que j’ai l’impression qu’il n’a plus rien à me montrer.
Et finalement, je fonctionne pareil dans la vraie vie.
J’ai essayé Twitch.
J’ai presque atteint mon premier petit payout.
J’ai pensé à l’esport.
Aux lives.
Au contenu.
À travailler avec ma voix.
À la photo, notamment autour du foot.
À tous ces moyens différents de transformer ce que j’aime en quelque chose de concret.
Parce qu’au fond, tous mes projets racontent exactement la même chose.
Je veux être libre.
J’aime travailler seul.
Le calme.
Pas de bruit inutile.
Pas dix personnes autour de moi.
Pouvoir avancer à mon rythme et savoir que ce que je construis dépend réellement de moi.
Au début, le rêve c’était simplement 500 ou 600 € supplémentaires depuis chez moi.
Puis forcément, j’ai pensé plus grand.
Pas pour devenir riche.
Pour pouvoir choisir.
Et pendant que je rêve de liberté, j’apprends déjà ce qu’elle coûte.
Vivre seul.
Le loyer.
Les courses.
L’essence.
Les repas du boulot.
Une douche bouchée qui devient soudainement ton problème.
Une vieille Suzuki de presque trente ans qui peut décider que son embrayage mérite sa retraite.
La satisfaction aussi de rentrer chez moi et de savoir que cet endroit est le mien.
Avec ce chat noir et blanc arrivé complètement terrorisé, caché au moindre bruit, et qui petit à petit a commencé à comprendre qu’il avait lui aussi trouvé sa maison.
Cette période, c’est aussi une reconstruction physique.
Puis 115.
Maintenant 95 en ligne de mire.
Puis 90.
Les quinze kilomètres de vélo.
Les jambes cramées.
Le renforcement les autres jours.
Les mauvaises habitudes que j’essaie de réduire.
Les photos plutôt que l’obsession de la balance.
Pendant longtemps, j’ai appelé ça mon « retour vers le passé ».
Parce qu’il existe quelque part une ancienne photo de moi beaucoup plus léger que j’ai longtemps regardée comme l’objectif.
Mais maintenant, je comprends que je ne veux pas revenir en arrière.
Je veux aller plus loin.
Je ne veux pas redevenir l’ancien moi.
Je veux voir ce que peut devenir le prochain.
Parce qu’à 22 ans, j’ai déjà l’impression d’avoir connu beaucoup de versions de moi.
Le gamin harcelé.
Celui qui a failli voir son histoire s’arrêter beaucoup trop tôt.
Celui qui a dû continuer après avoir perdu quelqu’un d’irremplaçable.
Le menuisier.
Le joueur compétitif.
Le streamer qui essayait.
Le mec en couple depuis tellement longtemps qu’il pensait que certaines choses étaient acquises.
Celui qui a découvert que rien ne l’était.
Celui qui travaille maintenant.
Celui qui vit seul.
Celui qui réfléchit beaucoup trop pendant qu’il conduit.
Celui qui adore pouvoir fermer sa porte et n’avoir personne autour.
Et paradoxalement, celui pour qui certaines personnes peuvent prendre une place immense dès qu’il les laisse entrer.
Je peux écouter du rap sombre, Linkin Park ou Rammstein selon ce qui se passe dans ma tête.
Passer une soirée entière sur un jeu.
Faire quinze kilomètres à vélo le lendemain.
Me renseigner sur un appareil photo.
Réparer un truc chez moi.
Cuisiner.
Penser à un nouveau projet.
Puis changer complètement de sujet dix minutes après.
J’ai toujours vingt onglets ouverts dans la tête.
Mais aujourd’hui, ils commencent enfin à pointer dans la même direction.
Je veux une vie calme.
Mais pas une petite vie.
Je veux la tranquillité.
Mais pas la stagnation.
Je veux être seul quand j’en ai besoin.
Mais arrêter de courir derrière ceux qui ont décidé de partir.
Je veux garder certaines choses de l’ancien moi.
Sa curiosité.
Son obstination.
Son envie de comprendre.
Sa capacité à recommencer après s’être pris un mur.
Mais le reste peut rester ici.
Parce qu’un jour, tout ce qui me paraît immense aujourd’hui deviendra une époque.
Morancé.
La Suzuki.
Le vélo.
Les trajets du matin.
Les soirées devant le PC.
Les ranked beaucoup trop tard.
Le chat qui court dans l’appartement.
Les photos de progression.
Les idées commencées un mercredi parce que j’avais enfin ma journée.
Une relation de six ans.
Une amitié qui s’effondre.
Des gens que j’aurais juré ne jamais perdre.
Les souvenirs de celui qui n’est plus là.
Un accident dont je suis pourtant revenu.
Tout ça fera partie d’une ancienne vie.
Certaines chansons me la rappelleront.
Certaines routes aussi.
Quelques photos.
Quelques cicatrices.
Des messages que je ne relirai plus.
Puis avec le temps, les détails deviendront flous.
Puis poussière.
Et je crois que c’est ça, la fin d’un cycle.
Pas renier celui que j’étais.
Parce qu’après tout ce qu’il a traversé, je lui dois quand même d’être encore là.
Mais accepter qu’il a fait son travail.
Il m’a amené jusqu’ici.
Il n’a pas besoin de m’accompagner partout où je vais.
Alors petit à petit, je le laisse derrière.
Avec ses erreurs.
Ses blessures.
Les gens qu’il a aimés.
Ceux qu’il a perdus.
Ceux qu’il aurait voulu garder.
Ses rêves réussis et ceux qui n’ont jamais dépassé le stade d’une idée.
L’ancien moi sera bientôt poussière.
Pas parce que son histoire ne comptait pas.
Mais justement parce qu’elle a suffisamment compté.
Et pendant qu’elle se termine,
le futur moi commence enfin à écrire la sienne.
(merci 1000 fois à celles/ceux qui ont pris le temps de lire tout ça ♥️)